{"id":5423,"date":"2022-03-09T18:05:55","date_gmt":"2022-03-09T18:05:55","guid":{"rendered":"https:\/\/alst.org\/?p=5423"},"modified":"2024-03-12T06:31:01","modified_gmt":"2024-03-12T06:31:01","slug":"biographie-emma-arnold-chapitre-1-1898-1922-la-fille-de-letranger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alst.org\/fr\/histoire\/biographies-fr-2\/biographie-emma-arnold-chapitre-1-1898-1922-la-fille-de-letranger\/","title":{"rendered":"Biographie Emma Arnold Chapitre 1 (1898-1922) : La fille de l\u2019\u00e9tranger"},"content":{"rendered":"\n<p>Emma naquit le 17 avril 1898 \u00e0 Strasbourg, capitale de l\u2019Alsace, de Marie et de Andreas Fiorvante Bortot. Elle h\u00e9rita du teint clair et des yeux bleus de sa m\u00e8re, et des cheveux d\u2019un noir de jais de son p\u00e8re, un Italien.<br>La grossesse n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 bien accueillie car Marie n\u2019\u00e9tait pas encore mari\u00e9e. Elle habitait alors chez son p\u00e8re, un homme affectueux, pr\u00e9nomm\u00e9 Wegerich, remari\u00e9 \u00e0 une femme qui buvait, et avait deux demi-fr\u00e8res. Quand Marie fut enceinte, Wegerich la laissa \u00e9pouser le p\u00e8re de son futur enfant et lui permit de quitter le foyer familial. Marie \u00e9chappa ainsi \u00e0 la cohabitation avec sa belle-m\u00e8re alcoolique. Elle quitta la ferme montagnarde de Bergenbach avec l\u2019espoir de fonder un foyer heureux et de mener une vie moins dure. Mais c\u2019est une existence p\u00e9nible qui l\u2019attendait&nbsp;: trois enfants en quatre ans de mariage, et les d\u00e9placements continuels de son mari \u00e0 la recherche de travail. Car, si Andreas \u00e9tait un excellent ma\u00e7on, les gens du cru ne voyaient en lui que \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tranger&nbsp;\u00bb et ne lui donnaient \u00e0 effectuer que des t\u00e2ches journali\u00e8res.<br>Le couple finit par d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 Pfastatt, pr\u00e8s de Mulhouse, dans l\u2019id\u00e9e de s\u2019y installer d\u00e9finitivement. La ville industrielle en pleine expansion offrait \u00e0 Andreas l\u2019occasion de prouver son habilet\u00e9 dans le travail ornemental de la pierre. Leur troisi\u00e8me enfant \u2013 Eug\u00e9nie \u2013 venait \u00e0 peine de na\u00eetre quand la dipht\u00e9rie emporta leur fils. Emma, alors \u00e2g\u00e9e de quatre ans, ne se consolait pas de la mort de ce petit fr\u00e8re dont elle s\u2019\u00e9tait constamment occup\u00e9e. Quelque temps plus tard, un ma\u00e7on annon\u00e7a \u00e0 Marie une nouvelle effroyable&nbsp;: Andreas avait p\u00e9ri dans un accident de chantier. Il travaillait \u00e0 un fronton, sous le rebord d\u2019un toit, quand l\u2019\u00e9chafaudage s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 sous ses pieds. La trag\u00e9die laissait une jeune veuve de vingt-cinq ans et deux petites orphelines d\u00e9sempar\u00e9es, dans un endroit qui ne leur \u00e9tait pas familier. Seule, sans travail ni revenu, Marie d\u00e9cida de retourner \u00e0 la ferme familiale, quitte \u00e0 affronter les remarques humiliantes de sa belle-m\u00e8re et des villageois. Elle s\u2019en alla, b\u00e9b\u00e9 Eug\u00e9nie dans les bras et Emma accroch\u00e9e \u00e0 son tablier. Elle traversa ainsi tout le village d\u2019Oderen pour arriver jusqu\u2019au sentier qui grimpait vers Bergenbach. Wegerich ouvrit grand les bras \u00e0 sa fille bien-aim\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/1-bergenbach-e1646848667464.jpeg\" alt=\"La ferme de montagne de Bergenbach, situ\u00e9e dans la haute vall\u00e9e de la Thur, au-dessus du village de Kr\u00fcth.\" class=\"wp-image-3048\"\/><figcaption>La ferme de montagne de Bergenbach, situ\u00e9e dans la haute vall\u00e9e de la Thur, au-dessus du village de Kr\u00fcth.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La ferme se trouvait dans un site enchanteur, tr\u00e8s haut dans les montagnes surplombant Oderen. Quel changement pour Emma, la petite citadine de cinq ans&nbsp;! Mais la beaut\u00e9 paisible des lieux s\u2019arr\u00eatait au seuil de la masure crasseuse et mal entretenue. Marie retomba dans sa condition d\u2019esclave charg\u00e9e du b\u00e9tail, du jardin et des repas pour sept personnes. Les corv\u00e9es quotidiennes se prolongeant, elle n\u2019avait gu\u00e8re de temps pour ses enfants.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/1a-bergenbach-e1646848580120.jpeg\" alt=\"La famille Staffelbach (de gauche \u00e0 droite) : Valentine, Emma, Germain, R\u00e9my, Marie, Eug\u00e9nie\" class=\"wp-image-3043\"\/><figcaption>La simple ferme des anc\u00eatres se trouvait isol\u00e9e entre rochers et prairies \u00e0 Brandb\u00f6del, sur la montagne de Bergenbach.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La fillette fait front<\/h3>\n\n\n\n<p>Les deux demi-fr\u00e8res de Marie s\u2019\u00e9taient chang\u00e9s en adolescents h\u00e2bleurs qui croyaient qu\u2019eux seuls avaient des droits dans la maison. Ils firent comprendre \u00e0 la petite Emma qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas la bienvenue. Rejet\u00e9e par ses deux oncles et par les habitants d\u2019Oderen, la fillette d\u00e9veloppa un caract\u00e8re bien tremp\u00e9. Elle d\u00e9cida qu\u2019elle serait responsable d\u2019Eug\u00e9nie et devint sa protectrice. Marie fut soulag\u00e9e de voir Emma s\u2019occuper si bien du b\u00e9b\u00e9, mais m\u00e8re et fille ne devinrent pas proches pour autant. Emma ressemblait tant \u00e0 son p\u00e8re italien que sa seule vue r\u00e9veillait d\u2019amers souvenirs dans le c\u0153ur de Marie.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand vint le temps d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, Emma ne fut pas mieux int\u00e9gr\u00e9e. Elle s\u2019y rendait v\u00eatue de haillons, les pieds chauss\u00e9s de sabots, tremp\u00e9e jusqu\u2019aux os quand le temps \u00e9tait \u00e0 la pluie et hors d\u2019haleine quand d\u2019imposantes cong\u00e8res de neige lui avaient barr\u00e9 le chemin. Les institutrices \u00e9taient toutes des religieuses. L\u2019une d\u2019elles ne semblait remarquer Emma que lorsqu\u2019elle avait besoin d\u2019une domestique. Un jour, elle donna \u00e0 la fillette une partition \u00e0 maintenir bien tendue pendant qu\u2019elle jouait du violon. Au bout d\u2019un moment, les mains d\u2019Emma se mirent \u00e0 trembler. Cela irrita tant l\u2019enseignante qu\u2019elle lui donna un coup sur la t\u00eate avec son instrument, qui se cassa. L\u2019incident n\u2019arrangea pas la condition de la petite paria, au nom de famille \u00ab&nbsp;\u00e9tranger&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand la belle-m\u00e8re alcoolique mourut, le sort de la maman d\u2019Emma ne s\u2019am\u00e9liora pas pour autant. La famille \u00e9tait si pauvre&nbsp;! La ferme suffisait \u00e0 peine \u00e0 nourrir ses occupants. Le lait, la cr\u00e8me et le beurre fournis gr\u00e2ce aux vaches \u00e9taient \u00e9chang\u00e9s contre des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 comme le pain, le sucre, l\u2019huile, les chaussures et les habits.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un nouveau foyer<\/h3>\n\n\n\n<p>Un jeune homme courageux du nom de R\u00e9my Staffelbach, originaire d\u2019Oderen, d\u00e9cida de faire fi des pr\u00e9jug\u00e9s des villageois et d\u2019\u00e9pouser la jeune veuve. Il accepta de s\u2019installer dans la ferme d\u00e9j\u00e0 surpeupl\u00e9e, sans eau courante ni installation sanitaire, au sol de cuisine en terre battue. Y habiter signifiait aussi se lever plus t\u00f4t le matin, pour effectuer \u00e0 pied le long trajet jusqu\u2019\u00e0 l\u2019usine d\u2019imprimerie sur \u00e9toffe Gros-Roman o\u00f9 il m\u00e9langeait les couleurs. L\u2019\u00e9t\u00e9, il fauchait l\u2019herbe avant de partir. Le soir, \u00e0 son retour, il trayait les quatre vaches et aidait son beau-p\u00e8re \u00e2g\u00e9 aux autres travaux de la ferme.<br>R\u00e9my, calme et bienveillant, se chargea volontiers des deux filles de Marie. Emma avait huit ans et Eug\u00e9nie quatre quand il devint leur beau-p\u00e8re. Bient\u00f4t, la famille s\u2019agrandit d\u2019une petite Valentine et, deux ans plus tard, d\u2019un gar\u00e7on, Germain. Si R\u00e9my ne faisait aucune diff\u00e9rence entre ses enfants et ceux de sa femme, celle-ci ne combla jamais le foss\u00e9 qui la s\u00e9parait de son a\u00een\u00e9e&nbsp;: elle traitait Emma comme une servante capable, ni rudoy\u00e9e ni cajol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Staffelbach furent transport\u00e9s de joie quand Germain vint agrandir leur famille de filles. Mais ce bonheur sans m\u00e9lange ne dura pas. Le jour du bapt\u00eame de l\u2019enfant, on c\u00e9l\u00e9bra l\u2019\u00e9v\u00e9nement selon la tradition, par de bruyantes explosions signalant \u00e0 tous la bonne fortune et l\u2019all\u00e9gresse de la famille. Le b\u00e9b\u00e9, effray\u00e9, se mit \u00e0 pousser des cris d\u00e9chirants qui se prolong\u00e8rent des jours durant. Marie constata alors que son enfant ne r\u00e9agissait plus \u00e0 sa voix et la joie familiale retomba devant la terrible \u00e9vidence&nbsp;: Germain \u00e9tait sourd.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/2-staffelbach-e1646850892125.jpeg\" alt=\"La famille Staffelbach (de gauche \u00e0 droite) : Valentine, Emma, Germain, R\u00e9my, Marie, Eug\u00e9nie\" class=\"wp-image-3076\"\/><figcaption>La famille Staffelbach (de gauche \u00e0 droite) : Valentine, Emma, Germain, R\u00e9my, Marie, Eug\u00e9nie<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les Staffelbach furent ainsi confront\u00e9s \u00e0 un nouveau probl\u00e8me&nbsp;: Germain aurait d\u00fb recevoir une \u00e9ducation sp\u00e9cialis\u00e9e qui n\u2019\u00e9taient pas dans leurs moyens. Les villageois, persuad\u00e9s que la surdit\u00e9 du petit gar\u00e7on \u00e9tait la preuve d\u2019une mal\u00e9diction divine, y trouv\u00e8rent un autre motif de rejet. Marie et R\u00e9my relev\u00e8rent le d\u00e9fi. Ils \u00e9duqu\u00e8rent eux-m\u00eames leur fils gr\u00e2ce \u00e0 une langue des signes de leur invention que leurs trois filles furent invit\u00e9es \u00e0 apprendre. Lorsque Emma rentrait de l\u2019\u00e9cole, il lui incombait de surveiller son petit fr\u00e8re qui aimait jouer dans les rochers entourant la ferme. Puis, quand elle eut l\u2019\u00e2ge d\u2019aller travailler \u00e0 l\u2019usine, ce fut Eug\u00e9nie qui s\u2019occupa de Germain, alors \u00e2g\u00e9 de trois ans.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">A l&rsquo;usine \u00e0 13 ans<\/h3>\n\n\n\n<p>Emma avait treize ans quand elle fut embauch\u00e9e \u00e0 l\u2019usine textile de Kruth, le village voisin. Elle se levait t\u00f4t le matin pour aller au travail. Par tous les temps \u2013 chaleur br\u00fblante, temp\u00eates de neige, vents glac\u00e9s ou pluies battantes \u2013 elle parcourait, six jours par semaine, seule et \u00e0 pied, l\u2019interminable sentier de montagne qui serpentait \u00e0 travers for\u00eats et p\u00e2turages. Elle travaillait ensuite de longues heures, debout au m\u00e9tier \u00e0 tisser, avant de repartir chez elle o\u00f9 l\u2019attendaient les nombreuses corv\u00e9es de la ferme. \u00c0 treize ans, elle \u00e9tait trait\u00e9e comme une adulte.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/2a-vosges-e1646848750522.jpeg\" alt=\"Six jours par semaine, Emma parcourait les pentes bois\u00e9es des Vosges pour se rendre sur son lieu de travail, ne rentrant qu'\u00e0 la nuit tomb\u00e9e.\n\" class=\"wp-image-3053\"\/><figcaption>Six jours par semaine, Emma parcourait les pentes bois\u00e9es des Vosges pour se rendre sur son lieu de travail, ne rentrant qu&rsquo;\u00e0 la nuit tomb\u00e9e.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les Staffelbach \u00e9taient de fervents catholiques qui allaient \u00e0 l\u2019\u00e9glise tous les dimanches. Ils s\u2019organisaient pour que chacun puisse assister \u00e0 une messe. Marie et Emma se rendaient au premier office du matin puis rentraient pr\u00e9parer le repas dominical pendant que les autres enfants accompagnaient R\u00e9my \u00e0 la grand-messe. Parfois, les enfants retournaient aussi \u00e0 l\u2019\u00e9glise l\u2019apr\u00e8s-midi, pour les v\u00eapres.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/2b-bergenbach-e1646848917307.jpeg\" alt=\"Le sentier sinueux reliait l'\u00e9cole d'Oderen \u00e0 Bergenbach. Le sentier qui descend de la for\u00eat vers la vall\u00e9e est le chemin du travail d'Emma, 13 ans, qu'elle devait emprunter deux fois par jour.\n\" class=\"wp-image-3058\"\/><figcaption>Le sentier sinueux reliait l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;Oderen \u00e0 Bergenbach. Le sentier qui descend de la for\u00eat vers la vall\u00e9e est le chemin du travail d&rsquo;Emma, 13 ans, qu&rsquo;elle devait emprunter deux fois par jour.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Un jour, Emma rafra\u00eechit ses pieds br\u00fblants dans un ruisseau de montagne dont l\u2019eau \u00e9tait glac\u00e9e. Elle y r\u00e9colta une fi\u00e8vre \u00e9lev\u00e9e et de fortes douleurs dans les articulations. Marie connaissait parfaitement les vertus des plantes curatives&nbsp;: les voisins l\u2019appelaient souvent en cas d\u2019urgence ou quand une b\u00eate n\u2019arrivait pas \u00e0 mettre bas, ou m\u00eame quand une femme avait du mal \u00e0 accoucher. Mais elle ne r\u00e9ussit pas \u00e0 soulager sa fille dont les mains et les pieds se d\u00e9formaient au point qu\u2019elle en perdit l\u2019usage. Emma fut finalement hospitalis\u00e9e pour un rhumatisme articulaire aigu. Au bout de six semaines, les m\u00e9decins convoqu\u00e8rent Marie pour lui dire qu\u2019ils avaient fait tout ce qu\u2019ils pouvaient mais qu\u2019aucun traitement, pas m\u00eame l\u2019aspirine r\u00e9cemment d\u00e9couverte, ne leur avait permis de gu\u00e9rir la jeune fille dont le cas leur semblait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Ils lui dirent de ramener Emma \u00e0 la maison car elle n\u2019allait s\u00fbrement pas tarder \u00e0 mourir.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/3-emma-e1646848991454.jpeg\" alt=\"\u00c0 13 ans, Emma commen\u00e7a \u00e0 travailler toute la journ\u00e9e dans une filature de coton.\n\" class=\"wp-image-3063\"\/><figcaption>\u00c0 13 ans, Emma commen\u00e7a \u00e0 travailler toute la journ\u00e9e dans une filature de coton.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Marie refusa de c\u00e9der \u00e0 ce nouveau coup du sort. Jour apr\u00e8s jour, elle \u00e9tendait un \u00e9dredon de plume sur un tas de bois en plein soleil et y installait sa grande fille envelopp\u00e9e d\u2019un autre \u00e9dredon, la t\u00eate prot\u00e9g\u00e9e par une ombrelle. Elle lui donnait du petit-lait pour toute nourriture. Emma restait ainsi expos\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce que tout son corps soit tremp\u00e9 de sueur, ce qui lui apportait un certain soulagement. Marie investit toutes ses forces dans cette routine \u00e9puisante jusqu\u2019au r\u00e9sultat esp\u00e9r\u00e9&nbsp;: la fi\u00e8vre d\u2019Emma tomba, les crampes dans ses mains disparurent, ses chevilles se raffermirent et elle se remit \u00e0 marcher.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Trop pauvre pour le couvent<\/h3>\n\n\n\n<p>Une fois r\u00e9tablie, Emma annon\u00e7a \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019elle voulait entrer dans les ordres pour servir comme s\u0153ur enseignante en Afrique. Marie approuva ce projet de tout c\u0153ur. Elle alla pr\u00e9senter sa fille au couvent o\u00f9 on l\u2019informa qu\u2019une dot \u00e9tait exig\u00e9e lors de l\u2019admission, dot encore major\u00e9e si la jeune fille voulait \u00eatre institutrice. Marie n\u2019aurait pu r\u00e9unir la somme fix\u00e9e qu\u2019en vendant les quatre vaches de la ferme&nbsp;; de plus, les religieuses ne pouvaient lui garantir que sa fille suivrait la formation r\u00e9serv\u00e9e aux enseignantes. Par cons\u00e9quent, la porte du couvent resta close pour l\u2019adolescente trop pauvre, issue d\u2019une famille obscure. Emma fut am\u00e8rement d\u00e9\u00e7ue.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais sa m\u00e8re rebondit imm\u00e9diatement&nbsp;: puisque Emma voulait faire \u0153uvre de charit\u00e9, elle n\u2019avait qu\u2019\u00e0 gagner de quoi envoyer son fr\u00e8re Germain dans une institution sp\u00e9cialis\u00e9e pour sourds. Emma retourna donc \u00e0 l\u2019usine textile malgr\u00e9 ses doigts gourds, ses mains d\u00e9form\u00e9es et son souffle court. Le directeur accepta de la reprendre mais, au vu de l\u2019\u00e9tat de ses doigts, il l\u2019affecta \u00e0 un autre poste&nbsp;: elle apprit \u00e0 tresser ensemble les fils d\u00e9vid\u00e9s par les \u00e9cheveaux. Cette activit\u00e9 se r\u00e9v\u00e9la une excellente th\u00e9rapie pour ses mains, qui retrouv\u00e8rent toute leur agilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dans la tourmente de la Grande Guerre<\/h3>\n\n\n\n<p>Emma venait juste d\u2019obtenir un emploi \u00e0 la fabrique pour sa s\u0153ur Eug\u00e9nie (alors \u00e2g\u00e9e de treize ans) quand la premi\u00e8re guerre mondiale \u00e9clata. Beaucoup de denr\u00e9es se firent rares, le coton aussi. La production des usines textiles fut suspendue et les ouvriers renvoy\u00e9s. Comme l\u2019Alsace \u00e9tait alors allemande, les jeunes Alsaciens furent appel\u00e9s sous le drapeau allemand. L\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise franchit rapidement la fronti\u00e8re qui se trouvait au sommet de Bergenbach. Le commandant du bataillon vit que la ferme occupait un emplacement id\u00e9al, \u00e0 l\u2019abri du feu ennemi, et d\u00e9cida d\u2019y \u00e9tablir son quartier g\u00e9n\u00e9ral. Il ordonna aux Staffelbach de quitter la maison pour s\u2019installer dans le fenil. Les soldats fran\u00e7ais v\u00e9curent d\u2019abord sur leurs rations militaires, mais quand le ravitaillement s\u2019interrompit, ils tu\u00e8rent la volaille puis les lapins de la ferme, pour finir par les vaches qu\u2019ils abattirent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, le plus souvent sans penser \u00e0 partager la viande avec les propri\u00e9taires l\u00e9gitimes.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"296\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/4-e1646849063876.jpeg\" alt=\"Apr\u00e8s que des soldats fran\u00e7ais ont occup\u00e9 la maison de la famille, celle-ci a d\u00fb d\u00e9m\u00e9nager dans le grenier \u00e0 foin.\n\" class=\"wp-image-3068\" srcset=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/4-e1646849063876.jpeg 400w, https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/4-e1646849063876-316x234.jpeg 316w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><figcaption>Apr\u00e8s que des soldats fran\u00e7ais ont occup\u00e9 la maison de la famille, celle-ci a d\u00fb d\u00e9m\u00e9nager dans le grenier \u00e0 foin.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les Staffelbach, qui ne parlaient que l\u2019alsacien \u2013 un dialecte germanique \u2013 \u00e9taient trait\u00e9s en ennemis potentiels par les soldats fran\u00e7ais qui s\u2019int\u00e9ressaient aussi de trop pr\u00e8s aux deux filles a\u00een\u00e9es, devenues de jeunes beaut\u00e9s au type italien. Eug\u00e9nie, mais surtout Emma, alors \u00e2g\u00e9e de dix-sept ans, devaient rester constamment sur leurs gardes pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre viol\u00e9es. \u00c0 mesure que la guerre faisait rage, les bless\u00e9s affluaient dans la vall\u00e9e. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, les \u00e9coles furent converties en centres de soins. \u00c0 Oderen, l\u2019h\u00f4pital fut submerg\u00e9 de soldats bless\u00e9s, fran\u00e7ais et allemands. Marie en profita pour envoyer Emma au village&nbsp;: en aidant les religieuses \u00e0 dispenser des soins, elle serait plus en s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019\u00e0 la ferme et b\u00e9n\u00e9ficierait d\u2019un endroit plus s\u00fbr pour dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant les ann\u00e9es interminables de cette guerre qui se prolongeait, Emma fit de son mieux pour soulager les soldats des deux camps, ramen\u00e9s des champs de bataille environnants, la chair lac\u00e9r\u00e9e par les ba\u00efonnettes. Allong\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, ils pleuraient de d\u00e9tresse, unis dans une m\u00eame souffrance. Courageusement, Emma lavait leurs corps plein de boue, aidait \u00e0 recoudre sommairement les plaies et changeait les pansements imbib\u00e9s de sang et de pus. Elle se d\u00e9pensa ainsi de toutes ses forces tandis que les bless\u00e9s affluaient du champ de bataille qu\u2019ils surnommaient le \u00ab&nbsp;Verdun d\u2019Alsace&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, Marie \u2013 qui, m\u00eame dans la pauvret\u00e9 la plus noire, avait toujours accord\u00e9 une attention consid\u00e9rable \u00e0 l\u2019apparence \u2013 envoya Emma chez une parente \u00e9loign\u00e9e pour qu\u2019elle apprenne \u00e0 confectionner les v\u00eatements de toute la famille. Elle d\u00e9sirait surtout que Valentine, la plus jeune des filles, puisse porter de belles robes et ait une enfance agr\u00e9able, diff\u00e9rente de celle de ses a\u00een\u00e9es. Valentine avait le droit d\u2019avoir des jouets et n\u2019\u00e9tait astreinte \u00e0 aucune corv\u00e9e qui aurait pu ab\u00eemer ses mains douces et blanches. Quand, superbement v\u00eatue de pied en cap par les bons soins d\u2019Emma, elle se rendit \u00e0 la grand\u2019messe avec R\u00e9my, son p\u00e8re, tout le village consid\u00e9ra les Staffelbach avec respect.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin de la guerre, la ferme de Bergenbach n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par les tirs d\u2019artillerie, mais il fallut des ann\u00e9es \u00e0 la famille pour reconstituer totalement sa basse-cour et son cheptel d\u00e9vor\u00e9s par les soldats. Emma et Eug\u00e9nie retrouv\u00e8rent leur travail \u00e0 l\u2019usine textile, Eug\u00e9nie comme apprentie et Emma comme ouvri\u00e8re. Emma abandonnait tout son salaire \u00e0 sa m\u00e8re pour Germain si bien qu\u2019\u00e0 13 ans, il put enfin b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une \u00e9ducation sp\u00e9cialis\u00e9e pour sourds \u00e0 Strasbourg, dans un internat g\u00e9r\u00e9 par des religieuses. Mais la somme r\u00e9unie ne couvrit que deux ann\u00e9es o\u00f9 Germain apprit surtout le cat\u00e9chisme, de nombreuses pri\u00e8res, quelques rudiments de fran\u00e7ais et de lecture ainsi que les signes de base du langage des sourds-muets. De retour chez lui, il reprit rapidement son propre langage des signes. Les membres de la famille \u00e9taient germanophones car ils avaient \u00e9t\u00e9 tous \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9s durant la p\u00e9riode allemande. Seule Emma, qui avait acquis quelques bribes de fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019h\u00f4pital en soignant les soldats bless\u00e9s, pouvait comprendre son fr\u00e8re quand il s\u2019exprimait oralement. Par cons\u00e9quent, le fr\u00e8re et la s\u0153ur devinrent tr\u00e8s proches.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Emma naquit le 17 avril 1898 \u00e0 Strasbourg, capitale de l\u2019Alsace, de Marie et de Andreas Fiorvante Bortot. Elle h\u00e9rita du teint clair et des yeux bleus de sa m\u00e8re, et des cheveux d\u2019un noir de jais de son p\u00e8re, un Italien.La grossesse n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 bien accueillie car Marie n\u2019\u00e9tait pas encore mari\u00e9e. 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