{"id":5412,"date":"2022-03-11T12:19:38","date_gmt":"2022-03-11T12:19:38","guid":{"rendered":"https:\/\/alst.org\/?p=5412"},"modified":"2024-03-12T06:31:01","modified_gmt":"2024-03-12T06:31:01","slug":"biographie-emma-arnold-chapitre-6-1945-1979-le-retour-a-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alst.org\/fr\/histoire\/biographies-fr-2\/biographie-emma-arnold-chapitre-6-1945-1979-le-retour-a-la-vie\/","title":{"rendered":"Biographie Emma Arnold Chapitre 6 (1945-1979) : Le retour \u00e0 la vie"},"content":{"rendered":"\n<p>Durant l\u2019hiver 1944-45, les troupes alli\u00e9es travers\u00e8rent le Rhin. Les Nazis ordonn\u00e8rent que les d\u00e9tenus les plus \u00ab&nbsp;dangereux&nbsp;\u00bb seraient transf\u00e9r\u00e9s vers les camps plus recul\u00e9s d\u2019Allemagne. Emma devait \u00eatre envoy\u00e9e \u00e0 Ravensbr\u00fcck. Mais comme il n\u2019y avait aucune ligne de chemin de fer directe depuis Gaggenau, les gardiens SS ordonn\u00e8rent \u00e0 Emma de rejoindre des prisonniers en partance pour la ville o\u00f9 se trouvait la gare de d\u00e9part. Elle \u00e9tait la seule femme du groupe. Le trajet s\u2019effectua \u00e0 pied. Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent une premi\u00e8re fois pour passer la nuit \u00e0 Villingen, au camp des prisonniers de guerre, puis reprirent leur marche forc\u00e9e \u00e0 l\u2019aube. La nuit suivante, les gardiens enferm\u00e8rent les prisonniers dans la cave d\u2019une maison vide et all\u00e8rent dormir dans l\u2019appartement au-dessus. Au petit matin, un prisonnier fran\u00e7ais d\u00e9clara que les SS \u00e9taient partis. Les prisonniers enfonc\u00e8rent alors la porte de la cave et s\u2019enfuirent vers le front alli\u00e9 proche \u2013 tous, sauf Emma qui voulait retrouver Simone.<\/p>\n\n\n\n<p>Tournant le dos aux lib\u00e9rateurs, elle se m\u00eala \u00e0 des Allemands qui fuyaient vers le sud pour trouver un refuge loin des combats. Le conducteur d\u2019un camion \u00e0 plate-forme s\u2019arr\u00eata et proposa de les emmener. Mais un peu plus tard, un avion qui faisait du rase-mottes obligea le camion \u00e0 freiner si brutalement que les passagers furent \u00e9ject\u00e9s de la plate-forme. Emma atterrit lourdement, t\u00eate la premi\u00e8re, sur la route b\u00e9tonn\u00e9e. Elle se releva et poursuivit son chemin \u00e0 pied, le visage s\u00e9v\u00e8rement contusionn\u00e9 et du sang dans les urines. Elle finit par arriver pr\u00e8s d\u2019une petite gare o\u00f9 l\u2019on distribuait de la soupe chaude. Le centre de soins d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, totalement d\u00e9garni, ne put lui offrir qu\u2019un peu d\u2019antiseptique rouge pour d\u00e9sinfecter les entailles profondes de son nez, son front et son menton.<\/p>\n\n\n\n<p>Un train entra en gare et les r\u00e9fugi\u00e9s se pr\u00e9cipit\u00e8rent pour monter \u00e0 bord. Mais quand ils virent l\u2019extr\u00eame maigreur d\u2019Emma, ses v\u00eatements d\u00e9chir\u00e9s et les blessures de son visage, ils lui c\u00e9d\u00e8rent le passage. Elle profita de la halte \u00e0 la gare suivante, o\u00f9 elle devait changer de train, pour se rendre \u00e0 un autre centre de soins, tout aussi d\u00e9muni, o\u00f9 on lui saupoudra ses plaies ouvertes d\u2019un peu de poudre noire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle arriva \u00e0 Constance, elle se rendit imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Mais l\u00e0 aussi, on manquait de tout. Une infirmi\u00e8re d\u00e9nicha un rouleau de sparadrap rose qu\u2019elle coupa en petites languettes. Elle les colla sur les coupures pour en rapprocher les bords. Emma repartit, son visage contusionn\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent bariol\u00e9 de rouge, de noir et de rose. Sept mois \u00e9taient pass\u00e9s depuis qu\u2019elle avait re\u00e7u, \u00e0 Schirmeck, la derni\u00e8re lettre d\u2019Eug\u00e9nie. Les combats et le front qui avan\u00e7ait avaient interrompu tout lien entre les prisonniers et leurs familles. L\u2019anxi\u00e9t\u00e9 d\u2019Emma n\u2019avait fait que cro\u00eetre car elle ne savait pas ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Simone depuis lors.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Sa fille ne la reconna\u00eet pas<\/h3>\n\n\n\n<p>Emma se retrouva \u00e0 la<em>&nbsp;Wessenberg\u2019sche Erziehungsanstalt,<\/em>&nbsp;la maison de redressement, assise \u00e0 la m\u00eame table que vingt-deux mois auparavant, quand elle avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e d\u2019y laisser sa fille. Les surveillantes firent appeler Simone. Elle entra dans la pi\u00e8ce, fit une petite r\u00e9v\u00e9rence et \u00e9num\u00e9ra ses qualit\u00e9s de domestique comme on lui avait appris \u00e0 le faire&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Je sais coudre, laver, repasser et raccommoder.&nbsp;\u00bb Elle \u00e9tala ensuite sur la table, pour les soumettre \u00e0 l\u2019inspection de celle qu\u2019elle croyait \u00eatre son futur employeur, des \u00e9chantillons de ses travaux d\u2019aiguille et des broderies. Puis elle recula, raide et effac\u00e9e. Elle n\u2019avait pas grandi et \u00e9tait aussi muette que le jour de son arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019Institution.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Emma se sentit incapable de prof\u00e9rer un mot et son visage enfl\u00e9 l\u2019emp\u00eacha de sourire. Finalement, elle s\u2019adressa aux surveillantes pour demander si elle pouvait emmener Simone. \u00ab&nbsp;Pas sans une autorisation \u00e9crite du tribunal&nbsp;\u00bb, lui r\u00e9torqua-t-on, \u00ab&nbsp;mais vous pouvez vous y rendre tout de suite pour demander le document. Simone conna\u00eet le chemin, elle vous montrera.\u00bb M\u00e8re et fille march\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sans se parler ni se toucher.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand Emma alla d\u2019un bureau \u00e0 l\u2019autre, dans le tribunal d\u00e9sert\u00e9 par les juges qui avaient tous fuit, sa personnalit\u00e9 refit surface. Elle refusa d\u2019abandonner quand les clercs qui restaient d\u00e9clar\u00e8rent qu\u2019ils n\u2019avaient pas autorit\u00e9 pour d\u00e9livrer le document. Simone, qui retrouvait enfin sa m\u00e8re dans l\u2019\u00e9trang\u00e8re au visage m\u00e9connaissable, se mit \u00e0 pleurer en tremblant de tout son corps. Emma la prit alors dans ses bras pour la consoler et lui promit de trouver une solution. Comme les troupes fran\u00e7aises approchaient rapidement de Constance, Emma \u00e9tait s\u00fbre que les autorit\u00e9s finiraient par consentir au d\u00e9part de sa fille. Et c\u2019est exactement ce qui se produisit. Quelques jours plus tard, Mme Lederle, la directrice de l\u2019Institution, remit Simone \u00e0 sa m\u00e8re, disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vous rends votre fille telle que vous nous l\u2019avez confi\u00e9e, avec le m\u00eame \u00e9tat d\u2019esprit.&nbsp;\u00bb Emma eut du mal \u00e0 contenir son \u00e9motion.&nbsp;&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/24-wessenberg-constance-e1647001442495.jpeg\" alt=\"La maison d'\u00e9ducation pour filles de Wessenberg transform\u00e9e apr\u00e8s la guerre\n\" class=\"wp-image-3301\"\/><figcaption>La maison d&rsquo;\u00e9ducation pour filles de Wessenberg transform\u00e9e apr\u00e8s la guerre<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La fronti\u00e8re suisse longeait une partie de la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019Institution Wessenberg. Les Suisses avaient ouvert un centre de la Croix-Rouge. Emma s\u2019y rendit avec Simone. \u00c0 l\u2019instar des autres rescap\u00e9s des camps qui s\u2019y pr\u00e9sentaient, elles durent passer \u00e0 la d\u00e9sinfection puis au contr\u00f4le m\u00e9dical. Ensuite, elles furent provisoirement h\u00e9berg\u00e9es et nourries. Enfin, on leur octroya des billets de chemin de fer gratuits vers les centres fran\u00e7ais de la Croix-Rouge d\u2019Evian et de Langres. Durant le trajet en train, Emma essaya d\u2019amener Simone \u00e0 lui ouvrir son c\u0153ur, sans succ\u00e8s&nbsp;: la jeune fille restait mur\u00e9e dans son silence, repli\u00e9e sur elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le retour<\/h3>\n\n\n\n<p>Une fois pass\u00e9e l\u2019ultime \u00e9tape m\u00e9dicale \u00e0 Langres, m\u00e8re et fille furent enfin libres de partir \u00e0 leur guise. Elles mont\u00e8rent dans un train de la ligne r\u00e9guli\u00e8re Paris-B\u00e2le qui s\u2019arr\u00eatait \u00e0 Mulhouse. Quand elles en descendirent, elles entendirent le haut-parleur annoncer que le convoi sp\u00e9cial qui venait d\u2019arriver d\u2019Allemagne, et qui transportait d\u2019anciens d\u00e9tenus des camps, serait le dernier du genre. Elles emprunt\u00e8rent la passerelle pour pi\u00e9tons qui enjambait les voies. De l\u00e0-haut, Simone reconnut une petite silhouette lasse qui marchait vers la sortie&nbsp;: c\u2019\u00e9tait Tante Eug\u00e9nie&nbsp;! Depuis la fin de la guerre, Eug\u00e9nie se rendait \u00e0 la gare jour apr\u00e8s jour pour attendre les trains sp\u00e9ciaux r\u00e9serv\u00e9s aux anciens d\u00e9tenus. Et l\u00e0, elle repartait, d\u00e9courag\u00e9e&nbsp;: aucun des siens ne s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 dans l\u2019ultime convoi.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/25-emma-eugenie-e1647001170583.jpeg\" alt=\"Emma (\u00e0 gauche) et Eug\u00e9nie (\u00e0 droite) environ cinq semaines apr\u00e8s le retour d'Emma du camp.\n\" class=\"wp-image-3294\"\/><figcaption>Emma (\u00e0 gauche) et Eug\u00e9nie (\u00e0 droite) environ cinq semaines apr\u00e8s le retour d&rsquo;Emma du camp.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Eug\u00e9nie, choqu\u00e9e par l\u2019\u00e9tat d\u2019Emma, eut d\u2019abord du mal \u00e0 la reconna\u00eetre. Puis les deux s\u0153urs tomb\u00e8rent dans les bras l\u2019une de l\u2019autre en pleurant. Avant m\u00eame d\u2019avoir franchi la sortie, Emma avait obtenu la r\u00e9ponse \u00e0 la plupart des questions angoiss\u00e9es qu\u2019elle se posait. Ceux de Bergenbach, et les Koehl, \u00e9taient sains et saufs. Par contre, Adolphe n\u2019\u00e9tait pas encore rentr\u00e9 et personne n\u2019avait de ses nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Emma retrouva son appartement en bon \u00e9tat. Il n\u2019avait m\u00eame pas souffert lors des derniers combats de rue qui avaient dur\u00e9 six semaines, entre soldats fran\u00e7ais et allemands. Des scell\u00e9s y a avaient \u00e9t\u00e9 appos\u00e9s&nbsp;: la Gestapo et le&nbsp;<em>Jugendamt<\/em>&nbsp;(le Service de Protection de la Jeunesse, sous le r\u00e9gime allemand) avaient mis l\u2019appartement et les biens qu\u2019il contenait sous s\u00e9questre, en vue d\u2019un d\u00e9dommagement des frais occasionn\u00e9s \u00e0 l\u2019Allemagne par le placement de Simone en maison de correction&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9organiser sa vie, au retour du camp, fut une t\u00e2che ardue. De plus, Simone, maintenant \u00e2g\u00e9e de 15 ans, avait accumul\u00e9 les retards dans le domaine scolaire. Mais m\u00e8re et fille \u00e9prouvaient le besoin, avant tout, de se remettre physiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Emma, d\u00e9bordante de reconnaissance d\u2019avoir retrouv\u00e9 sa fille vivante, se faisait n\u00e9anmoins beaucoup de souci pour son mari. Elle se rendait quotidiennement \u00e0 la rue du Fil, \u00e0 Mulhouse, o\u00f9 le bureau de la Croix-Rouge affichait la liste des d\u00e9tenus manquants. Les semaines passant, la liste raccourcit, mais le nom d\u2019Adolphe Arnold figurait toujours en t\u00eate. Un jour, Emma eut le choc de le voir accol\u00e9 de la mention&nbsp;: \u00ab&nbsp;pr\u00e9sum\u00e9 mort&nbsp;\u00bb. Simone tentait de se consoler avec l\u2019espoir de revoir son p\u00e8re lors de la r\u00e9surrection des morts et relisait les derni\u00e8res lettres, si encourageantes, de Marcel, d\u00e9capit\u00e9 pour objection de conscience \u00e0 la prison de Halle, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 24 ans.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une ombre revient<\/h3>\n\n\n\n<p>Vers la fin du mois de mai, la sonnette retentit. Simone ouvrit et se retrouva face \u00e0 Maria Koehl qui lui chuchota quelque chose \u00e0 l\u2019oreille. Soudain, ce qui n\u2019\u00e9tait plus que l\u2019ombre d\u2019un homme apparut dans l\u2019escalier, gravit p\u00e9niblement les derni\u00e8res marches et entra dans l\u2019appartement. Emma reconnut son mari. Ils tomb\u00e8rent dans les bras l\u2019un de l\u2019autre et rest\u00e8rent longuement enlac\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/24-adolphe-e1646844071152.jpeg\" alt=\"Adolphe Arnold einen Monat nach seiner Befreiung, als er sich mit Hilfe seiner Frau langsam erholte\" class=\"wp-image-2941\"\/><figcaption>Adolphe Arnold un mois apr\u00e8s sa lib\u00e9ration, alors qu&rsquo;il se remettait lentement avec l&rsquo;aide de sa femme.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019immense soulagement et la joie qui suivirent ne r\u00e9ussirent pas \u00e0 effacer le choc&nbsp;: Adolphe avec son teint gris, ses dents manquantes, sa surdit\u00e9 et son souffle court, avait l\u2019air d\u2019un vieillard sur le point de tr\u00e9passer. Un autre combat commen\u00e7a alors. Emma se lan\u00e7a dans la bataille pour la vie de son mari, le soignait nuit et jour, chercha des livres sur la nutrition, sur les soins par les plantes et tentait tout ce qu\u2019elle pouvait pour lui assurer des nuits paisibles. En m\u00eame temps, elle se faisait du souci pour Simone qui n\u00e9cessitait un autre type d\u2019aide&nbsp;: la jeune fille \u00e9tait docile et participait volontiers aux activit\u00e9s religieuses mais elle semblait avoir perdu toute aspiration personnelle et tout sens de l\u2019initiative. Elle \u00e9tait de plus en plus secr\u00e8te et renferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/27-arnold-e1647001774190.jpeg\" alt=\"Die Familie in Arnold im Jahr 1945\" class=\"wp-image-3307\"\/><figcaption>La famille \u00e0 Arnold en 1945<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le pardon chr\u00e9tien<\/h3>\n\n\n\n<p>Il r\u00e9gnait dans la ville aux maisons en ruines une lourde atmosph\u00e8re d\u2019apr\u00e8s-guerre, impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019esprit de vengeance. Ceux qui avaient collabor\u00e9 avec les Allemands vivaient dans la peur continuelle d\u2019une arrestation. Ainsi, les Arnold entendaient souvent Mme Eguemann, la voisine du dessous, hurler&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi ne viennent-ils pas me chercher&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La suspicion r\u00e9gnait partout. Emma se vit offrir, elle aussi, l\u2019occasion de se venger. Elle re\u00e7ut un jour une citation \u00e0 compara\u00eetre comme t\u00e9moin dans un proc\u00e8s qui se d\u00e9roulait \u00e0 Strasbourg \u00e0 l\u2019encontre de Lehmann, l\u2019ancienne gardienne de Schirmeck, surnomm\u00e9e la Hy\u00e8ne. Le nom d\u2019Emma avait \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9 lors de l\u2019enqu\u00eate par le groupe de jeunes filles que Lehmann avait soufflet\u00e9es, marquant \u00e0 vie leur visage de sa bague, pour avoir \u00e9cout\u00e9 Emma lire la bible. Quand elle fut appel\u00e9e \u00e0 la barre, Emma se contenta de confirmer les dires des jeunes filles mais ne mentionna pas qu\u2019elle-m\u00eame avait souffert des semaines au Bunker \u00e0 cause de la gardienne. Elle demanda juste au juge la permission \u2013 qui lui fut accord\u00e9e \u2013 d\u2019aller regarder cette femme dans les yeux. Elle s\u2019approcha donc de la coupable et la consid\u00e9ra un long moment en silence. (Des ann\u00e9es plus tard, Simone apprit que Mme Lehmann avait dit que ce regard avait \u00e9t\u00e9 la pire des punitions, qu\u2019elle n\u2019arrivait pas \u00e0 l\u2019oublier et que les yeux d\u2019Emma la suivaient partout).<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre convocation, cette fois au commissariat, aurait pu permettre \u00e0 Emma de prendre sa revanche sur \u2013 selon l\u2019expression employ\u00e9e trois ans plus t\u00f4t par un agent allemand \u2013 les \u00ab&nbsp;chiens&nbsp;\u00bb qui avaient pourchass\u00e9 le \u00ab&nbsp;lapin&nbsp;\u00bb. La police n\u2019avait besoin, pour les arr\u00eater, que de la signature d\u2019Emma. Mais \u00e0 la surprise du policier qui lui pr\u00e9sentait le stylo, Emma refusa de signer, disant qu\u2019elle \u00e9tait chr\u00e9tienne et que la \u00ab&nbsp;vengeance appartenait au Seigneur&nbsp;\u00bb. Elle lui demanda seulement les noms de ceux qui l\u2019avaient d\u00e9nonc\u00e9e \u00e0 la Gestapo. Il lui montra le registre&nbsp;: le pr\u00eatre catholique, le pasteur protestant et Mme Eguemann avaient \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de son arrestation.<\/p>\n\n\n\n<p>La traque des collaborateurs se poursuivit pendant des ann\u00e9es. Les cris d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 de Mme Eguemann cess\u00e8rent un temps, avant de reprendre de plus belle&nbsp;: elle avait d\u00e9velopp\u00e9 un cancer g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et aucun rem\u00e8de n\u2019arrivait \u00e0 &nbsp;soulager ses terribles souffrances. Elle \u00e9tait aussi atteinte d\u2019h\u00e9morragies s\u00e9v\u00e8res et n\u2019avait personne pour changer son linge et ses draps. Emma d\u00e9montra alors toute la force de l\u2019amour chr\u00e9tien en prenant soin jusqu\u2019\u00e0 la fin \u2013 deux fois par jour, et pendant de longues semaines \u2013 de la voisine qui l\u2019avait d\u00e9nonc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre-temps, Adolphe, Emma et Simone avaient retrouv\u00e9 leur complicit\u00e9 d\u2019antan et renou\u00e9 avec leurs activit\u00e9s, notamment religieuses, d\u2019avant la guerre. Simone avait accept\u00e9 de s\u2019inscrire \u00e0 l\u2019Ecole des Arts et M\u00e9tiers o\u00f9 elle s\u2019\u00e9panouit \u00e0 nouveau. Adolphe avait recouvr\u00e9 assez de force pour reprendre du travail artistique \u00e0 domicile. Puis la sant\u00e9 d\u2019Emma commen\u00e7a \u00e0 fl\u00e9chir. Elle eut une attaque cardiaque \u2013 heureusement en pr\u00e9sence de Simone qui put appeler \u00e0 l\u2019aide. Elle se r\u00e9tablit et, deux ans apr\u00e8s la fin de la guerre, son mari et elle avaient retrouv\u00e9 assez de forces pour aller aider r\u00e9guli\u00e8rement leurs parents \u00e2g\u00e9s \u00e0 la ferme de Bergenbach.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/28-adolphe-emma-e1647001831712.jpeg\" alt=\"Adolphe und Emma gingen regelm\u00e4\u00dfig nach Bergenbach, um ihren \u00e4lter werdenden Eltern bei der Arbeit auf dem Bauernhof zu helfen\" class=\"wp-image-3312\"\/><figcaption>Adolphe et Emma se rendaient r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Bergenbach pour aider leurs parents vieillissants \u00e0 travailler \u00e0 la ferme.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Par-del\u00e0 les s\u00e9quelles<\/h3>\n\n\n\n<p>Emma mettait toute son ardeur dans l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation. Avec Adolphe, ils sensibilis\u00e8rent de nombreuses personnes au message d\u2019espoir de la bible. Emma tricota un nombre incalculable de pulls pour ses amis dans la foi. Les denr\u00e9es \u00e9taient toujours rationn\u00e9es, mais elle trouva le moyen de coudre de nouveaux habits \u00e0 Simone qui, cinq ans apr\u00e8s la fin de la guerre, voulut d\u00e9m\u00e9nager pour enseigner la bible dans une ville o\u00f9 l\u2019on manquait d\u2019\u00e9vang\u00e9lisateurs. Emma soutint \u00e0 fond le projet de sa fille. Mais une fois celle-ci partie, la table familiale parut bien grande. Comme la vue de la chaise vide de Simone leur pesait, Adolphe et Emma&nbsp; d\u00e9cid\u00e8rent qu\u2019\u00e0 la retraite, maintenant proche, d\u2019Adolphe, ils d\u00e9m\u00e9nageraient eux aussi l\u00e0 o\u00f9 le besoin d\u2019enseignants bibliques \u00e9tait le plus indispensable. Emma projetait m\u00eame de passer le permis de conduire&nbsp;: les voitures \u00e9taient encore rares, mais elle souhaitait disposer de toute sa libert\u00e9 d\u2019action pour effectuer des visites religieuses.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Aix-les-Bains&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>In 1961, juste quelques mois apr\u00e8s qu\u2019Adolphe eut prit sa retraite, Emma fit un deuxi\u00e8me infarctus, bien plus grave que le premier. Simone s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e entre-temps avec un jeune homme du nom de Max Liebster, lui aussi \u00e9vang\u00e9lisateur, et habitait avec lui \u00e0 Paris. Tous deux se relay\u00e8rent pendant quelques semaines au foyer d\u2019Adolphe et d\u2019Emma. Quand le m\u00e9decin laissa entendre qu\u2019Emma ne survivrait pas plus de cinq ans \u00e0 ses graves probl\u00e8mes cardiaques, les Arnold et les Liebster d\u00e9cid\u00e8rent de s\u2019installer ensemble. Ils emm\u00e9nag\u00e8rent \u00e0 Aix-les-Bains, une jolie ville de Savoie o\u00f9 il n\u2019y avait pas encore de T\u00e9moins de J\u00e9hovah.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/29-aix-e1647002831861.jpeg\" alt=\"Das Zuhause der Familien Arnold und Liebster in Aix-les-Bains\" class=\"wp-image-3317\"\/><figcaption>La maison des familles Arnold et Liebster \u00e0 Aix-les-Bains<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/29a-aix-e1647002894377.jpeg\" alt=\"Das Haus war von einem herrlichen Garten umgeben\" class=\"wp-image-3322\"\/><figcaption>La maison \u00e9tait entour\u00e9e d&rsquo;un magnifique jardin<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/29b-le-bourget-e1647002955291.jpeg\" alt=\"Aix-les-Bains liegt am Ufer des Sees Le Bourget (Lac du Bourget)\" class=\"wp-image-3327\"\/><figcaption>Aix-les-Bains est situ\u00e9e sur les rives du lac du Bourget.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Simone s\u2019occupa si bien de sa maman (la soignant, entre autre, avec des plantes) que celle-ci v\u00e9cu encore dix-sept belles ann\u00e9es. Emma aida m\u00eame activement \u00e0 la fondation d\u2019une congr\u00e9gation de T\u00e9moins de J\u00e9hovah \u00e0 Aix-les-Bains. Entre-temps, Eug\u00e9nie qui s\u2019\u00e9tait remari\u00e9e et \u00e9tait redevenue veuve une seconde fois, prit sa retraite en 1968 et quitta son village d\u2019Oderen pour s\u2019installer pr\u00e8s de sa s\u0153ur. \u00c0 partir de ce jour, elle mangea de nouveau tous les midis \u00e0 la table des Arnold. Elle surv\u00e9cut dix ans \u00e0 sa s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"320\" height=\"241\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/35-e1646846946469.jpeg\" alt=\"Die vereinte Familie 1977 vor dem Haus. Von links nach rechts: Max, Simone, Emma, Adolphe, Eug\u00e9nie\" class=\"wp-image-2988\" srcset=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/35-e1646846946469.jpeg 320w, https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/35-e1646846946469-311x234.jpeg 311w\" sizes=\"(max-width: 320px) 100vw, 320px\" \/><figcaption>La famille r\u00e9unie en 1977 devant la maison. De gauche \u00e0 droite : Max, Simone, Emma, Adolphe, Eug\u00e9nie.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>&nbsp;Les forces d\u2019Emma diminu\u00e8rent graduellement. Elle perdit l\u2019ou\u00efe et sa voix devint souvent inaudible. Elle \u00e9crivait alors de courtes missives qu\u2019elle enroulait autour du p\u00e9riodique La Tour de Garde et elle les tendait aux passants quand elle attendait patiemment, dans une voiture, le retour de son conducteur.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image alignleft size-full\"><img decoding=\"async\" width=\"180\" height=\"159\" src=\"https:\/\/alst.org\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/31-simone3-e1647003077812.jpeg\" alt=\"Simone mit ihrer verwitweten Mutter\" class=\"wp-image-3332\"\/><figcaption>Simone avec sa m\u00e8re veuve<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>En d\u00e9cembre 1977, Adolphe s\u2019\u00e9croula, victime d\u2019un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral. On l\u2019emporta d\u2019urgence \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 il mourut. Simone rentra, portant \u00e0 son doigt l\u2019alliance de son p\u00e8re. Emma regarda sa fille, l\u2019air serein et dit: \u00ab&nbsp;Oui, je sais.&nbsp;\u00bb Apr\u00e8s une longue pause, elle continua, en pensant \u00e0 la r\u00e9surrection&nbsp;: \u00ab Quand Adolphe reviendra, il entendra bien. Il sera de nouveau capable d\u2019enseigner et de fortifier la foi des gens comme il l\u2019a toujours fait.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Emma surv\u00e9cut 16 mois \u00e0 son mari. Tr\u00e8s affaiblie, elle lisait la bible et y notait, dans la marge, le fruit de ses recherches historiques sur les rois des pays entourant l\u2019ancien Isra\u00ebl. Eug\u00e9nie, qui ne comprenait pas le sens de cette activit\u00e9 qu\u2019elle estimait fastidieuse, en fit la remarque \u00e0 Emma qui r\u00e9pondit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Lors de la r\u00e9surrection, quand je rencontrerai, mettons, quelqu\u2019un qui vivait au temps de Sargon, je veux \u00eatre capable de comprendre le contexte qui a influenc\u00e9 sa mentalit\u00e9. Ensuite seulement, je pourrais lui dire les paroles qui le r\u00e9conforteront.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En mars 1979, Emma, \u00e2g\u00e9e de 80 ans, fut admise \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour sa derni\u00e8re semaine de combat. Elle savait que sa fin approchait. Simone \u00e9tait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s quand elle \u00e9mit son dernier souhait&nbsp;; il concernait une dame, T\u00e9moin de J\u00e9hovah de longue date, qui venait de subir une grave op\u00e9ration chirurgicale. \u00ab&nbsp;Va voir Jos\u00e9phine, elle a besoin que tu t\u2019en occupes et que tu la r\u00e9confortes&nbsp;! \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Durant l\u2019hiver 1944-45, les troupes alli\u00e9es travers\u00e8rent le Rhin. Les Nazis ordonn\u00e8rent que les d\u00e9tenus les plus \u00ab&nbsp;dangereux&nbsp;\u00bb seraient transf\u00e9r\u00e9s vers les camps plus recul\u00e9s d\u2019Allemagne. Emma devait \u00eatre envoy\u00e9e \u00e0 Ravensbr\u00fcck. 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